Au
terme de ce processus, l’entreprise, réduite, se mettra dans l’orbite
d’un acteur dominant du résogiciel, probablement américain (ce qui sera
préfiguré par des accords de coopération l’éviscérant de sa valeur mais
qui seront fièrement présentés) ; ou se verra démembrée (les portions
rentables investies par des fonds, le reste sous perfusion publique) ;
soit, enfin, intégrera une alliance subventionnée de fournisseurs
européens. Dans l’intervalle, l’entreprise est exemplaire. L’inertie
entre son déclin et sa manifestation adoucit le processus. Elle répond
ainsi aux attentes financières à court terme.Ce destin là ne nécessite aucune prise de décision particulière, aucune prise de risque. Ce n’est pas une décision, c’est une pente. Mais cette résignation ne sera pas exprimée : un habillage cosmétique donnera le change. Une mise en scène montrera l’inverse du processus en cours. L’entreprise apparaîtra comme multipliant les initiatives et les innovations dans le domaine du numérique. Dans les faits, l’absence d’intégration de ces actions, si performantes seront-elles, à une totalité fonctionnelle impliquant une mutation de l’entreprise en résolgiciel, les voueront à l’échec face aux écosystèmes informatiques rivaux.
Ce
scenario a pour double avantage d’une part de faire illusion auprès du
plus grand nombre, y compris auprès d’élites décisionnaires,
journalistes et analystes, et d’autre part de ne pas remettre en cause
les fondamentaux de l’entreprise, tant dans sa nature statique actuelle
que dans ses rendements généreux, fussent-ils décroissants. Il sera
demandé aux dirigeants, quels qu’ils soient, de conduire les départs en
retraite, les réductions d’effectifs et les baisses de marge jusqu’à
épuisement. Orange sera cette couleur gaie comme on en voit parfois dans
les unités de soins palliatifs.Comment penser France Télécom autrement, tant puissantes sont les inerties et les médisances ? Faire de cette entreprise le fer de lance de notre révolution numérique ? Beaucoup voient cela comme un oxymore. Le saut périlleux du tétraplégique, en quelque sorte. Et de décrire comment ce monstre perclus et anémique échouerait avant même d’avoir commencé. (…)
Il se peut que cela soit tout l’inverse et que cette bête blessée soit notre meilleur appui. Foch, après la contre-offensive de la Marne en 1914, arrachant la victoire d’un désordre sanglant et désespéré, eut, paraît-il, ces mots : On gagne les batailles avec les restes.
Pierre Bellanger, La souveraineté numérique. Stock janvier 2014.
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